mardi 26 février 2013

Monsieur Hawarden ou le crime parfait



Lors de quelques fouilles dans de vieux papiers récupérés de la maison de Mr Maréchal, décédé il y a peu, j'ai pu découvrir une coupure de presse relatant la présence d'un personne plutôt... atypique. En voici la retranscription intégrale (ne manque que la photo de la "ferme Micha", que je tâcherai de publier dès que possible. 

Bonne lecture !

Le secret d'une tombe, à Ligneuville

Un soir d'hiver, dans un paysage de neige, un homme dune rare élégance descendait de berline devant une ferme de Ligneuville. Qui était-il ? D'où venait-il ? Personne  n'aurait pu le dire en dehors de celui qui l'accompagnait et ne révélerait pas son secret. Le thème d'un roman pour Alexandre Dumas s'annonçait, en la personne de M. Hawarden. Nous étions en 1848... En ces années on ne devait pas trop s'étonner de voir des étrangers venus du Sud, fuyant quelque compromission politique. Pourtant, M. Hawarden deviendrait rapidement un de ces personnages qui excitent la curiosité, mais qu'on n'ose pas interroger. 
M. Hawarden descendit la route vers le villagen conduit par son compagnon de voyage et par le fermier Micha chez qui il venait de s'arrêter un moment et qui lui confierait son fils de 14 ans, heureux de devenir l'ami et le guide d'un homme à ce point distingué...
Les années ont passé ainsi que les eaux de l'Amblève coulent sous le pont de Ligneuville. 
Voici venues les premières semaines d'automne 1957 : les collines ardennaises, vertes encore, se garnissent de bouquets rouges et or. Entre Stavelot et Malmédy, dans une des régions les plus pittoresques du pays, Ligneuville, désertée par les derniers touristes, accueillent les chasseurs qui degustent la truite avant le gibier. La route descend vers le village, puis remonte en une courbe parfaite : Ligneuville s'étend dans une vallée douce dans la fierté de ses viviers et le bonheur de sa tranquillité.

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Le pays chantait sa chanson calme - un peu de vent dans les arbres et l'Amblève dans le bas - quand nous nous arrêtâmes à l'entrée du cimetière. Nous avions fixé rendez-vous avec un souvenir ; celui de M. Hawarden. Il suffit de quelques pas dans le chemin central pour découvrir sa tombe délaissée qui ne porte pas son nom, mais celui de 

MENORA GILLIBRAND
décédée à Ligneuville, le 1er mars 1863

Tout un roman policier, qui est aussi un roman d'amour, enveloppe ce petit monument défendu par un grillage et qu'aucune fleur n'éclaire. Pourtant, dans le sillage des sentiments romantiques, Menora eut une aventure assez dramatique pour être, à sa manière, une Dame aux Camélas... Mlle Menora et M. Hawarden ne furent en fait qu'un seul et même personnage. 

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En Mme Micha, dont toute la famille est musicienne et dont le mari, organiste à Stavelot et professeur de musique, a laissé dans sa bonne ville un grand et émouvant souvenir, nous avons trouvé la bru de celui qui fut le page de M. Hawarden. Elle aime à rappeler ce qu'elle connaît de ce roman. 
Voici bien des fois, sans doute, qu'elle raconte cette aventure, un sourire au coin des lèvres. On n'en souriait pas autrefois, mais aujourd'hui... le temps passe vite et donne aux événements un nouveau visage, en atténuant les contours, et ce qui fut une tragédie est devenu légende, simple histoire - et combien captivante ! qu'on se plaît à raconter à ceux qui viennent d'ailleurs...
M. Hawarden était un "homme" charmant et d'une grande érudition. Son jeune ami garderait toute sa vie la marque de son influence. Qu'il ait paru étrange à tous ceux qui le connurent dans sa discrète présence, que d'aucuns s'étonnèrent de la finesse de ses mains féminines, n'empêcha personne de croire à l'absence de tout subterfuge. Il montrait trop de résistance dans ses longues marches à travers la campagne, affrontait tous les temps, poussant à bout son jeune compagnon et l'étonnant par son audace quand il voulait explorer les contours d'une carrière abandonnée à Vielsalm. Seul un homme pouvait avoir une pareille conduite. 
On admirait sa courtoisie, on s'étonnait  de certains gestes de sa générosité. Comment un homme pouvait-il penser aux layettes que M. Hawarden faisait porter aux jeunes mamans du pays ?
De temps en temps, une dame faisait un bref séjour à Ligneuville. C'était la soeur de M. Hawarden, une dame du grand monde, qui venait de Paris. On pouvait alors les voir ensemble parcourir la campagne, M. Hawarden portant d'admirables bottes en cuir de Russie, qui semblent avoir ébloui les habitants de la région. On en parle encore ainsi que d'un fait légendaire.
"Un jour, nous dit Mme Micha, M. Hawarden parut angoissé. Celui qui deviendrait mon beau-père avait été frappé par le regard inquiet de son étrange compagnon quand celui-ci lui déclara qu'il comptait se rendre à Paris. Jean l'accompagna jusque Pepinster, et là il renonça soudain au départ : "Je ne peux pas, je ne peux pas..." dit-il.
Certains gestes de cette espèce, le besoin aussi que ressentait M. Hawarden de battre la campagne, de goûter, frappé par les pluies, les grands vents des crêtes ou la violence des orages, attirait vers cet homme la sympathie des habitants, mais aussi une certaine curiosité qui n'alla jamais jusqu'à l'indiscrétion. M. Hawarden avait été adopté par Ligneuville qui voyait en lui un être cherchant à s'évader de lui-même, mais dont il convenait de ne pas forcer le secret. 

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Quel était le secret de M. Hawarden ? Et de quels maux souffrait cet homme qui, de temps en temps, était pris d'une toux inquiétante et cachait le sang apparaissant sur ses lèvres ? Il fallut des années pour que toute la vérité apparût, la plus stricte discrétion ayant protégé ce personne contre la curiosité publique. Il fallut que se fermassent les volets de l'ancien moulin au bord de l'Amblève, qui, transformé, avait abrité les souvenirs de M. Hawarden. Celui-ci était mort, regrettant le départ, peu avant, de son guide qui s'était marié. Mais quand on conduisit M. Hawarden vers sa dernière demeure, on avait enfin appris que cet homme était une femme et l'on se demanda quelles avaient été les raisons du rôle qu'elle avait joué pour tromper la population.
On apprit alors...

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Lenora appartenait à la haute société française. On a dit qu'Alfred de Vigny était son parent. On aimait, dans son entourage, sa gentillesse et sa beauté. Elle fut aimée. Deux jeunes gens s'éprirent profondément d'elle. Elle se fiança, ce qui rempli le rival de désespoir et de rancune. Le fiancé fut tué, Menora soupçonna le rival et lui fixa rendez-vous, l'interrogea, fut convaincue de sa culpabilité, tira un poignard de son corsage et le plongea dans la poitrine du jeune homme avant de se frapper elle-même. Le rival fut tué. Menora survécut, mais sa blessure ne guérirait jamais complètement et le sans sur ses lèvres témoignerait des suites de sa tentative de suicide. 
Menora avait ainsi mis fin à toute possibilité de bonheur. L'amour et la mort avaient fermé les claires perspectives d'un avenir plein de promesses. Elle avait connu des fêtes brillantes, elle avait participé à de joyeux chevauchées, remporté d'aimables succès dans une société raffinée. Elle avait été heureuse, ainsi que peut l'être une jeune fille à qui les fées ont souri, personnage d'un roman rose, qui se transforme soudain en héroïne de tragédie. 
Ayant tué l'assassin de son fiancé, Menora, livrée à son drame, avait-elle commis, sasn y avoir pensé un crime parfait ? Ses confidents l'entourèrent d'attentions, ne l'excusant pas, mais comprenant les raisons de son geste et plaidant pour elle comme pour eux-mêmes, les circonstances atténuantes... Il eût suffit d'un interrogatoire au policier pour découvrir la coupable. Ce crime parfait n'en était pas un, il ne le devint, semble-t-il qu'à la faveur d'un entourage habile et non moins influent.
On peut aisément s'imaginer les heures qui suivirent le drame et dans quels sentiments de générosité chez les uns, de calcul chez les autres, fut discuté le problème familial et personnel soulevé par l'acte vengeur de la jeune fille. Un plan, minutieusement étudié, finit par être échafaudé et obtint l'accord désespéré de Menora. Il allait se réaliser point par point, sans que le commissaire Maigret de l'époque n'y mit d'entrave. 
Tout s'était passé dans le secret. Il fallait éviter le scandale et d'éventuelles poursuites. Menora se punirait elle-même par l'exil et, vêtue en homme, gagnerait d'abord la Hollande. C'est dans ce pays qu'elle rencontrerait le beau-frère du fermier Micha, homme sage et dévoué. Celui-ci répondit au désir de solitude de Menora en faisant aménager le moulin de Ligneuville et en la conduisant dans ce coin tranquille où elle allait vivre des années de méditation. 

Les souvenirs de l'ancien moulin de Ligneuville et de son hôtesse se réduisent à quelques objets, à quelques manuscrits - notamment les comptes de Menora, nous a-t-on dit - si jalousement conservés par un habitant de la région, qu'il nous a été impossible de les consulter. Ils n'auraient, sans doute, ajouté que peu de détails importants au récit que nous a fait Mme Micha, qu'on peut reconnaître, enrobé de quelques apports imaginaires, dans un roman devenu lui aussi quasi introuvable. 

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Nous avons retrouvé la ferme Micha, sur la hauteur, dominant la vallée de l'Amblève. La maison de M. Hawarden fut détruite pendant la guerre et remplacée par la maison très moderne d'un boucher. Il reste, sauvés de la dispersion, le moulin à café, deux louches de Menora et la clé de sa maison, conservés dans un hôtel de l'endroit. Il reste, sur la hauteur de l'autre rive, dans le cimetière en promontoire,  la tombe enveloppée de mélancolie, qui garde le souvenir de M. Hawarden, née Menora Gillibrand. 

Adrien JANS.
Journal LE SOIR, dimanche 20 octobre 1957

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